L’anémie de l’insuffisance rénale chronique
Dr. Hocine ZAIDI
Néphrologue au CHU HUSSEIN DEY
1-Introduction :
Les recommandations européennes sur l’anémie de
l’IRC proposent de porter le diagnostic d’anémie
pour un taux d’Hb inférieur à 13,5 g/dl chez
l’homme au-dessous de 70 ans, inférieur à 12
g/dl chez l’homme au-dessus de 70 ans et
inférieur à 11,5 g/dl chez la femme
L’anémie complique souvent l’insuffisance rénale
chronique (IRC) et s’aggrave
progressivement avec l’évolution de cette
dernière.
L’anémie a un impact important sur la mortalité,
l’hospitalisation, la qualité de vie, les
fonctions cérébrale et cognitive et la capacité
d’effort chez les patients en IRC.
Les causes classiquement avancées à l’origine de
l’anémie de l’IRC sont le déficit en EPO, la
diminution de la durée de vie des hématies,
l’inhibition de l’érythropoïèse par des toxines
urémiques, la carence martiale et
l’hypersplénisme. L’efficacité de l’EPO
recombinante humaine pour corriger l’anémie de
l’IRC suggère que le déficit en EPO représente
le mécanisme principal de cette anémie.
2- Rappel physiologique :
Production, régulation et action de
l’érythropoïétine :
Le rein est le principal site de production
d’EPO chez l’adulte. Les cellules productrices
de l’EPO n’ont pas été identifiées avec
certitude. Il pourrait s’agir de cellules du
secteur interstitiel comme les fibroblastes ou
les cellules endothéliales, ou bien de cellules
tubulaires.
L’EPO agit sur les progéniteurs érythroïdes
médullaires : burst
forming unit erythroblast (BFU-E)
et colony
forming unit erythroblast(CFUE).
Cf Schéma 1
L’EPO agit sur les stades tardifs de leur
développement en stimulant leur prolifération et
leur maturation. Cette stimulation se fait en
réalité par une inhibition de l’apoptose.
La production d’EPO est principalement régulée
par l’hypoxie et ce, de manière très rapide.

Schéma1 : de l’hématopoïèse chez l’homme.
3-Quand l’anémie rénale commence-t-elle?
Les auteurs ont constaté que l’hématocrite a
diminué progressivement lorsque la clairance de
la créatinine était inférieure à 60 mL/min chez
les hommes et à 40 mL/min chez les femmes. À
mesure que la fonction rénale résiduelle se
détériorait, l’hématocrite diminuait
progressivement. On a noté une réduction de 9,4
% et de 5,3 % de l’hématocrite dans les cohortes
d’hommes et de femmes, respectivement,
lorsque le DFG était < 20 mL/min,
comparativement à l’hématocrite dans une cohorte
séparée dont la clairance de la créatinine était
> 80 mL/min. Le tableau 1 résume les
baisses de l’hématocrite observées à différents
niveaux de la fonction rénale.
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Tableau 1 :
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Réduction de l’hématocrite et
clairance de la créatinine
(réduction en % comparativement à la
ClCr > 80)
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CrCl Réduction
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(%) de l’hématocrite
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Hommes
|
Femmes
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50-40
|
2,0
|
0,6
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40-30
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4,4
|
1,6
|
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30-20
|
5,3
|
3,8
|
|
<20
|
9,4
|
5,3
|
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4- Mécanismes de l’anémie de l’IRC :
Déficit en érythropoïétine : Les
taux sériques d’EPO sont bas au cours de
l’anémie de l’IRC. Ils ne sont pas augmentés
comme on pourrait l’attendre au cours d’une
anémie par carence martiale où les taux d’EPO
sont 10 à 100 fois plus élevés. Cependant, ces
taux bas d’EPO ne semblent pas dus à une
incapacité de produire l’EPO mais plutôt à une
anomalie de réponse à l’anémie. En effet, les
capacités de production de l’EPO restent
intactes.
Des patients avec IRC soumis à un stress
hypoxique brutal présentent
une augmentation normale de leur production
d’EPO montrant que le rétrocontrôle hypoxie-EPO
fonctionne correctement. L’anomalie de réponse
de l’EPO à l’anémie de l’IRC pourrait être
similaire à ce qui est observé au cours d’autres
anémies chroniques comme celle du cancer.
Il existe également, au cours de l’IRC, une
résistance à l’action de l’EPO. En effet, les
taux sériques moyens d’EPO, bien qu’inadaptés à
l’anémie, sont près de cinq fois plus élevés que
chez les sujets sains non anémiques :
29,5 ± 4,0mU/ml contre 6,2 ± 4,3 mU/ml. Cette
résistance à l’EPO souligne le rôle des
inhibiteurs de l’érythropoïèse.
Inhibiteurs de l’érythropoïèse :
Les cultures de moelle osseuse de sujets sains,
incubées avec du sérum urémique, présentent une
diminution de la croissance des colonies de
BFU-E et CFU-E de 72 et 82 % par rapport au
sérum témoin
1- Cytokines
pro-inflammatoires :
L’existence d’un syndrome inflammatoire chez les
patients avec IRC a été clairement associée à
une baisse des taux d’hémoglobine.
L’inflammation conduit à l’anémie par
plusieurs mécanismes :
• une inhibition de la prolifération des
cellules souches érythrocytaires.
• une inhibition de la production d’EPO. Les
cytokines proinflammatoires
sont capables d’inhiber l’expression du gène de
l’EPO dans le rein
• des lésions directes des hématies par les
cytokines et les radicaux libres, ainsi qu’une
augmentation de la phagocytose des hématies. Ces
facteurs contribuent à la diminution de la durée
de vie des hématies.
• une diminution de la disponibilité du fer car
les cytokines pro-inflammatoires diminuent la
libération du fer à partir des stocks
réticuloendothéliaux,elle sont également
impliquées dans la diminution de l’absorption
intestinale du fer.
Des données récentes montrent que l’inflammation
stimule l’hepcidine qui est l’hormone de
régulation négative de l’absorption du fer.
L’augmentation de l’hepcidine s’accompagne d’une
diminution de l’absorption du fer.
2- Hyperparathyroïdie :
Le rôle de la parathormone (PTH) sur
l’érythropoïèse est controversé. L’extrait brut
de glandes parathyroïdes bovines inhibe in vitro
les BFU-E et la synthèse de l’hème.
L’anémie est améliorée chez certains patients
hémodialysés après parathyroïdectomie subtotale.
Il semble que l’érythropoïèse soit plus limitée
par la fibrose médullaire que par les taux
élevés de PTH.
3- Autres :
D’autres toxines comme les polyamines et l’acide
furane carboxylique (CMPF) ont un rôle plus
discuté.
Diminution de la durée de vie des hématies :
La diminution de la durée de vie des hématies
est attribuée à une fragilité particulière des
hématies au cours de l’IRC. La cause de cette
fragilité n’est pas connue avec précision.
Le rôle de toxines urémiques comme l’urée et la
PTH a été évoqué.
La durée de vie des hématies reste diminuée chez
les patients en IRC terminale, qu’ils soient
traités par hémodialyse conventionnelle,
hémodialyse quotidienne courte, ou hémodialyse
quotidienne longue. Certains auteurs ont suggéré
que le traitement par EPO améliorait la durée de
vie des hématies, mais cette amélioration est
controversée.
Carence en fer :
La carence martiale est fréquente au cours de
l’IRC. Elle est presque constante Lorsque le DFG
est inférieur à 15 ml/min/ 1,73 m2.
L’anémie par carence martiale est microcytaire
et hypochrome, elle est diagnostiquée par la
diminution du coefficient de saturation de la
transferrine (CST) qui reflète la
réduction du fer circulant directement
disponible pour l’érythropoïèse, Chez les
patients avec IRC, un CST inférieur à 20 %
indique une carence en fer circulant.
Le CST présente l’inconvénient d’être très
fluctuant d’un jour à l’autre, la ferritinémie
est un marqueur du fer stocké dans les tissus.
Chez les patients avec IRC, une valeur
inférieure à 100 μg/l indique une carence
absolue en fer.
Le stockage du fer en vue de l’érythropoïèse se
fait dans la moelle osseuse.
D’autres tests ont été proposés pour évaluer les
réserves en fer : le pourcentage d’hématies
hypochromes, le contenu réticulocytaire en Hb,
les récepteurs solubles de la transferrine. Ces
tests ne sont pas disponibles dans tous les
laboratoires.
Plusieurs mécanismes expliquent la carence
martiale chez les patients avec IRC :
· les
saignements gastro-intestinaux sont fréquents,
leur dépistage repose sur les examens
endoscopiques, l’intérêt de la recherche de sang
dans les selles n’est pas formellement démontré
chez les patients avec IRC. Cependant, les
experts européens considèrent que ce test est
justifié car il est simple, peu coûteux et que
les saignements digestifs sont fréquents.
· les
pertes sanguines lors des séances d’hémodialyse
sont considérables et ont été évaluées à 1 à 2 g
de fer par an. Ces pertes se font dans le
circuit extracorporel et elles sont dues aussi
aux prélèvements sanguins multiples.
· l’absorption
intestinale du fer est diminuée au cours de
l’IRC. Cela pourrait être dû en partie aux taux
plasmatiques élevés de prohepcidine.
· les
besoins en fer sont considérablement augmentés
par l’érythropoïèse lors du traitement par EPO.
Vitamines B6, B12, folates :
Les déficits en vitamines hydrosolubles telles
que l’acide folique et la vitamine B12 sont des
causes bien définies d’anémies associées à une
macrocytose.
Ces déficits peuvent survenir chez les patients
avec IRC et doivent être recherchés et
corrigés.
Impact de l’état nutritionnel sur l’anémie :
Le syndrome
malnutrition-inflammation-athérosclérose est
très souvent associé à l’anémie. Il existe une
association entre index de masse corporelle bas
et anémie sévère.
Les patients avec IRC obèses ont des taux
d’hémoglobine plus élevés et ont des besoins en
EPO plus faibles que les patients non obèses.
Une étude a montré que des
apports caloriques élevés chez des patients
hémodialysés étaient capables d’augmenter les
taux sériques de leptine et d’améliorer la
réponse à l’EPO.
5-Conclusion :
Parmi les données actuelles concernant l’anémie
de l’IRC, deux points importants doivent être
soulignés :
Ø les
mécanismes de l’anémie de l’IRC ne font pas
seulement intervenir une carence en EPO mais
aussi et principalement une anomalie de
production de l’EPO en réponse à l’anémie et une
résistance à l’EPO. Une meilleure connaissance
de ces mécanismes devrait permettre dans
l’avenir une meilleure prise en charge de
l’anémie et une optimisation du traitement par
EPO.
Ø La
carence martiale est fréquente et doit être
recherchée avant d’entamer le traitement
par EPO.